Dieulivol dans la juridiction de l’abbaye de Saint-Ferme

On a vu précédemment comment au XIVe siècle la paroisse de Dieulivol entra dans la juridiction de l’abbaye de Saint-Ferme. L’abbé de Saint-Ferme qui avait traditionnellement tenu le parti des Anglais dut ensuite composer au gré des fluctuations des troupes militaires et des changements d’obédiences qui intervenaient fréquemment sur cette zone frontière mouvante entre le domaine royal français et le duché d’Aquitaine anglais jusqu’à la défaite de Castillon en 1453.

 

La puissance temporelle de l’abbaye

 

Influent politiquement dès le XIIIe siècle l’abbé de Saint-Ferme était en outre devenu un important seigneur dans la contrée. Il régnait non seulement sur des terres mais aussi sur des populations et bénéficiait d’un pouvoir économique ainsi que de droits de justice. On se souvient qu’il portait le titre de baron du Puy et de Dieulivol.[1]

L'ancienne abbaye bénédictine de Saint-Ferme

Vue de l'ancienne abbaye bénédictine de Saint-Ferme

Dès le XIIIe siècle l’abbaye de Saint-Ferme avait mis en valeur de nombreuses terres. Elle possédait sur la rive gauche du Drot, en dessous du Puy, face à la bastide de Monségur, des terres fertiles désignées sous le nom de « barthes » qui fournissaient les principales ressources du pays.  L’abbé de Saint-Ferme avait donné à fief une partie de ces possessions. A Saint-Bars[2] l’abbaye possédait deux moulins, l’un a blé et l’autre à foulon.[3] A cet endroit avait été établie une grange dirigée par un « bayle »  ou régisseur assermenté. Cet endroit constituait : « le centre de l’exploitation des biens monastiques de [la] région ; on y recueillait les divers produits : blés, vins, foins, menus grains, dîmes, cens et rentes. »

L’abbaye de Saint-Ferme possédait d’autres moulins sur le Drot, celui de Gallau à Dieulivol et celui de Monpoisson.

A la tête d’une vaste seigneurie politique et foncière, l’abbé de Saint-Ferme pouvait acenser les terres de l’abbaye. Ainsi quelques années avant la conquête définitive de la Guyenne par les Français, l’abbé de Saint-Ferme et seigneur de Dieulivol, Hélie du Bosc (de Bosco), donna à cens à Ramunda Richart et à son fils Ramon Gaumar, une pièce de terre et un bois confrontant d’un côté à la terre de Majorie et des autres côtés aux terres du couvent de Saint-Ferme. Les preneurs devaient porter les redevances à la grange de Saint-Bars.[4]

 

L’acte date de 1445 et il est rédigé en gascon. Après la conquête française, malgré l’intrusion, un peu partout, de l’administration royale, la langue gasconne écrite par les notaires va résister encore jusqu’à la fin du XVe siècle.

 

« Conoguda causa sia que lo noble, poderos et religios senhor et baron mossen H[enric], abbat, per la gracia de Dieu, del mostey de Sent-Ferme et senhor del medis loc et de Diulibol, besentz et reguardantz far lo ben, proffeyt et esmelhorament de sin et deldit mostey, per sin et per tot lodit combent, et per totz sous successors, a dat, donat, balhat et liurat, a ffius ublial, seguont los fors et las costumas de Bazades, els usatges deldit mostir de Sent-Freme, a na Ramunda Richart, estant sa dona medissa, et a Ramon Gaumar, son filh ; ladita Ramunda, per sin et per lodit  Ramon, son filh, stipulant et recebent, et a lors hers leyals : tot aquet trens de terra deserta et bosc, ab lo loc en que es, ab totz sous appertenamentz que dissoren que es assignat, al poder deldit loc del Puch[5] entre l’afar de na Quaterina de La Majoria, d’una part, et l’afar de ladita na Quaterina, et l’afar deldit moster de Sent-Freme, d’autra part, et l’afar deldit mostey de Sent-Freme es de totas autras partz ; ab las intradas et ab las yssidas que lodit fius a et auer deu, per totz estremps et de cada part ; et por totz loxz. 

Et per quatre sous de la moneda corrent d’ublias que ladita na Ramunda, per sin et per lodit son filh, n’a mandat, combent et promes dar et paguar, cascun an, aldit senhor abat et combent o a son comandament, lo jorn de la festa de Nostra-Dona de mech ahost, a la granga de Sent-Bars ; et, per plus, per la meytat d’acaptes a senhor et fiusatey mudans. Loqual fius et ublial sobredit tot complidament, lodit senhor abat, per sin et per totz lodit combent als mandat, combent et promes guardar et saluar et portar bona et ferma guarentia de totes persones que res lor y demandassen per feudals, seguont losditz fors et costumas els usatges deldit mostir de Sent-Freme. Et d’aquesta tenor son feytas doas cartas, una aldit senhor abat et combent, et autra a ladita Ramunda.

Andraud, clerc, notari public, qui la carta audi, inquiri, escribuy et mon senhal

Testes sunt : Bertran de Cabarrecha, Guilhem-Arramon Andraud, e jo, Bernart acostumat y pausey.

Actum fuit ultima die mensis Januarii, anno Domini Mo CCCCmoXLIIIIto Regnante Domino nostro, domino Karolo, rege Francie, H[enrico], episcopo Vasatense »

 

L’abbé de Saint-Ferme possédait les droits de justice haute et basse sur sa juridiction. Ses vassaux lui devaient un certain nombre de droits : droit de charroi, droit de péage sur les chemins de sa juridiction… Il percevait en outre la rente foncière. Les tenanciers de l’abbé lui devaient l’esporle et le cens. L’esporle généralement minime n’était exigée qu’à chaque mutation de tenancier ou d’abbé. Le cens était le plus souvent perçu en argent et parfois en argent et en nature. Cette redevance était annuelle et payée à l’abbé la plupart du temps à Noël mais aussi parfois à Pâques à la Saint-Martin d’Hiver ou à la Saint-Romain. L’acte ci-dessus nous apprend que les tenanciers devaient payer le cens le jour de la fête de Notre Dame, à la mi-août.

L’arrivée des Gavaches

 

Le mot gavache sert à désigner à la fois un mouvement de migration de population et la langue parlée par ces migrants. A la fin de la guerre de Cent Ans le pays se releva peu à peu de ses ruines grâce à des défrichements, à la mise en valeur de nouvelles terres et à l’arrivée de colons venus de régions au nord de la Guyenne. La région était dévastée. Partout dans notre contrée les prieurés, les églises, les champs et les vignobles avaient été détruits. A cette époque la région connut une crise démographique grave et un dépeuplement massif. Aux désastres de la guerre  s'étaient mêlés les ravages provoqués par la peste (« la grande contagion » comme on disait alors.) et de fréquentes périodes de famine et de disette venaient  frapper la population.

En 1477 un notaire qui se trouvait dans la seigneurie de Monségur écrivait, qu’il y avait de : « nombreux domaynes en friche, confrontans à de grands vacquans… grands boys, hayes et buissons de nulle valeur… estant la fortune des guerres ou mortalitez qui ont esté par ici devant. »

L’historien Robert Boutruche, dans sa monumentale thèse[6], dresse le même constat : il est peu de paroisses sans « héritages vacquants, en grans boys, hays et buyssons, et de nulle valeur. » De plus le pays a été le théâtre de parcours « des hommes d’armes se livrant à la maraude autour des petites villes, ou voie d’invasion lors de la grande guerre et de l’ost royal qui ont été par tout le pays.» L’ « aristocratie vaincue, diminuée dans ses membres et dans ses revenus (…) garde assurément beaucoup de terres et beaucoup d’orgueil (…) mais elle est moins capable qu’autrefois de faire valoir ses prétentions. En haut, les agent de la royauté la surveillent (…) Les Etats de Guyenne ont été supprimés. En bas les tenanciers, devenus plus rares, se font plus exigeants (…) Enfin des communautés ecclésiastiques, affaiblies par la guerre et la désaffection des fidèles, végètent ou péréclitent… »

Les seigneurs offrirent donc un peu partout des tenures perpétuelles « à nouveau fief » contre des charges légères, à condition de reconstruire des habitations et de remettre les terres en culture dans un délai de deux à trois ans.

L’abbé de Saint-Ferme, seigneur de Dieulivol, dut aussi faire appel à des étrangers, pour remettre en valeur les terres que l’abbaye exploitait.

Dès 1785 dans ses Variétés Bordeloises, l’abbé Baurein avait évoqué la Gavacherie, cette enclave de langue d’oïl au milieu de populations de langue gasconne. Léo Drouyn a montré comment s’est opérée cette « infiltration lente et progressive » de populations venue de la Saintonge, du Poitou et de l’Angoumois dès la fin de la guerre de Cent Ans.

Notre région ayant été dévastée et ses habitants ruinés lors des dernières convulsions de la Guerre de Cent Ans, « dès 1456 – écrit Léo Drouyn – c’est à dire trois ans après l’expulsion des anglais de notre pays, et surtout à partir de l’avènement de Louis XI, les seigneurs de la Basse-Guyenne et les abbés des monastères de cette province, réduits à l’extrême misère, voyant leurs terres incultes faute de bras pour les travailler, firent publier dans la Saintonge, l’Angoumois, le Poitou, le Périgord, le Limousin, jusque dans le Béarn, qu’ils avaient de vastes domaines à donner à fief. »

L’abbé de La Sauve fit publier « qu’il avait plusieurs grands et beaux tènements à donner, que chacun y trouverait de quoi estre content, à proportion que sa famille serait nombreuse, qu’il s’y réservoit une rente assez modique (… )» Les preneurs « étaient tenus de défricher les terres et y bâtir une maison pour s’y loger (…) »

Cet abbé procéda de même à l’égard  des moulins que le monastère possédait en divers endroits…

L’abbé de Blasimon fit de même et - écrit Philippe Queyron – il « est plus que probable que l’abbé de Saint-Ferme, les sires d’Albret et de Duras (…) les commandeurs de (…) Sallebruneau, Roquebrune (…)  firent les même proclamations que l’abbé de La Sauve. »[7]

La volonté des abbés était une volonté de reconstruction, il s’agissait avant tout de remettre en valeur des terres et d’imposer aux tenanciers la reprise des terres en « désert » ou incultes. Une autre condition couramment imposée dans les baux à fief nouveau  était de construire une maison (« hostau ») et d’y résider. Les abbés souhaitaient logiquement une installation durable des nouveaux venus. D’une façon générale les seigneurs de la région accordèrent à ces immigrants des « tenures héréditaires, véritables propriétés en puissance qui, par leurs avantages juridiques exceptionnels étaient de nature à les attirer en grand nombre dans le pays et à les y retenir. »[8]

Sans doute les nouveaux venus durent-ils « payer la dîme et n’échappèrent-ils pas en général, ni aux banalités, ni aux devoirs. Mais deux charges jadis très lourdes, sont allégées ou supprimées. D’abord la corvée, ensuite le guet (…) » Installés sur de vastes domaines dont ils ont la possession héréditaire contre des redevances modérées et des services agricoles et militaires réduits les immigrants restent soumis à trois obligations essentielles :

-construire une maison

-résider sur la tenure

-remettre en culture les terres en friche

 

La majorité des paysans qui arriveront viendront surtout du Poitou, de la Saintonge et de l’Angoumois, pays de langue d’oïl.

Le point culminant concernant ces arrivées se situera durant l’année 1478. Les nouveaux venus se verront affublés par les Gascons du vocable de « gavaches ». Dans la langue gasconne ce mot avait un caractère péjoratif et servait à désigner les étrangers au pays. On retrouve d’ailleurs le même terme  dans la langue  espagnole où « gabacho » désigne de façon péjorative les Français. Les hameaux où s’installèrent les Gavaches portent aujourd’hui encore des noms rappelant leur origine. Ainsi à Dieulivol on trouve toujours des  lieux-dits : les Bretons, le Normand, etc. Certains lieux-dits ont pris les noms des familles qui y vécurent et certaines d’entre-elles venaient de l’ouest de la France, par exemple :  Martineau.

Carte de Belleyme


Extrait de la Carte de la Guyenne dressée par Pierre de Belleyme (1747-1819), cliquez sur la carte pour l'afficher complètement

Mais cet apport paysan s’il fut considérable ne fut pas le seul, il convient de lui adjoindre des notaires royaux, des prêtres, des marchands, des artisans, charrons, tonneliers, tisserands, meuniers, charpentiers… « On trouve des barbiers à côté de nobles ruinés, sans compter des errants qui cherchent à se fixer et d’inévitables aventuriers toujours en quête. Il ne faut pas oublier non plus l’apport tout naturel fourni par les garnisons laissées sans emploi à l’arrêt de la guerre, et dont les soldats se transforment sur place en paysans, souvent leur condition première. C’est le cas par exemple de la garnison bretonne de Monségur. Il n’est pas jusqu’à des soldats anglais qui ne se fixent dans le pays. »[9]

 

L’arrivée de ces migrants eut pour conséquence la constitution d’une enclave de langue d’oïl en terre gasconne que l’on a pendant longtemps appelé la « Gavacherie de Monségur » ou « petite Gavacherie. »[10]

Enclave de la gavacherie de Monségur

Dieulivol au centre de la Gavacherie de Monségur

Dieulivol se trouvait être au cœur de cette enclave. Le parler gavache y concurrença même le gascon. Après une seconde vague d’arrivée au XVIe siècle, dans les années 1520, alors que la région était une fois de plus touchée par la peste, les Gavaches se retrouvèrent parfois plus nombreux que la population autochtone. Ces derniers arrivés furent majoritairement des Saintongeais. Ils mêlèrent à leur parler des mots gascons et l’on donna à ce parler original le nom de  « marot » et ses locuteurs se voyaient qualifier de « marotins.» Leurs descendants parlèrent longtemps cet idiome mi-français, mi-gascon Ils repeuplèrent en partie Dieulivol mais aussi Cours, Saint-Vivien, Taillecavat et Monségur.

Le mépris dans lequel les tinrent les Gascons ne les incitèrent pas à se mélanger au reste de la population – au début tout au moins- ensuite le temps fit son œuvre. Ainsi à Dieulivol la tradition orale a transmis le souvenir de l’ancienne paroisse de Sainte-Eutrope, église des Gavaches qui se serait  située sur le plateau vers la Grande Maison.

En 1874, Philippe Queyron écrivait : « dans une cinquantaine d’années environ on ne parlera plus le « gavache » dans les environs de Monségur, cet idiome n’existera plus qu’à l’état de souvenir, il aura été remplacé par le gascon. » Aujourd’hui hélas le gascon à pratiquement disparu lui aussi… Il ne tient qu’à nous de le faire revivre !

 

Litiges entre l'abbaye de Saint-Ferme et la maison de Duras

A la fin du XVe siècle et au début du XVIe siècle, il semblerait que de nombreux litiges soient apparus entre la maison de Duras et l’abbaye de Saint-Ferme. Le seigneur de Duras ayant tenu le parti des Anglais, ses terres furent données par le roi de France en janvier 1470-1471 à Montfaucon. Avec Duras ce dernier reçut en outre des paroisses sur lesquelles l’abbé de Saint-Ferme avait des droits et, on peut penser raisonnablement que la paroisse de Dieulivol a été concernée… En 1476,  le roi de France, Louis XI, ayant accordé son pardon à Galhard de Durfort, Duras lui fut restitué en 1480.  Des contestations s’élevèrent entre l’abbé et Durfort au point que celui-ci envahisse l’abbaye et ses terres ? Nul ne peut le dire avec certitude mais le 18 février 1509 un arrêt du conseil privé du roi condamna la maison de Duras à vider l’abbaye et à en restituer les biens. Il est probable que Jean de Durfort l’héritier des Duras (qui fut maire de Bordeaux en 1487) chercha à étendre ses possessions. L’histoire généalogique et chronologique de la maison royale de France[11]cite un Bernard de Durfort, abbé commendataire de l’abbaye de Saint-Ferme « suivant un acte de l’an 1511. » Peut-être la maison de Duras a-t-elle tenté d’installer par la force son parent dans l’abbaye ?

Tailles et décimes

 

En l’an 1484 les juridictions de Saint-Ferme, de Taillecavat et de Monségur décidèrent de conclure un pacte par lequel était institué un rôle de taille unique pour les trois communautés et « dont le répartement serait établi par les consuls et jurats des diverses paroisses. »[12]

Les consuls, « officiers municipaux » étaient aussi collecteurs d’impôts, ils étaient assistés par un ou deux jurats.[13]


Le Bazadais, en Guyenne, relevait de l’élection de Condom[14], la taille y était réelle, c’est à dire qu’il s’agissait d’un impôt foncier payé exclusivement par les propriétaires, quelle que soit leur condition, de terres classées comme roturières. Les terres dites nobles et les revenus autres que fonciers n’étaient pas assujettis à la taille réelle. Le sénéchal de Bazas contresigna « le pacte » et les élus de Condom établirent un rôle de taille unique pour les trois juridictions. En 1498, peut-être à cause de l’arrivée de nouveaux colons, le pacte fut modifié et à cette occasion on ne tarda pas à s’apercevoir que les principaux bénéficiaires en étaient les bourgeois de Monségur qui « avaient eu l’habileté de glisser parmi les dépenses générales du syndicat la garde, l’entretien et les réparations des murs de leur ville. »

Dès lors s’engagea une procédure judiciaire qui allait durer plus d’un siècle avant de connaître un dénouement. En 1524 on parla de « désunion » mais les bourgeois de Monségur obtinrent en octobre 1534 une sentence du présidial de Bazas  qui maintenait les termes du pacte. Les tailles continuèrent donc d’être levées d’après le « rolle unique ».  Ce n’est qu’avec le début des guerres de religion que le litige connut de nouveaux développements.

Les décimes constituaient l’impôt que le clergé percevait sur l’ensemble de ses membres, bénéficiers et ordres religieux, et qui était notamment destiné au paiement des dons gratuits. Ces derniers étaient une contribution financière accordée au roi par les assemblées du clergé et par les états provinciaux dont le montant était en réalité fixé par le pouvoir royal. Ainsi en 1523 des décimes furent levées sur le diocèse de Bazas et accordées à François Ier pour la défense du royaume. La levée du don gratuit permet de mesurer l'importance réelle d'une paroisse, les sommes réclamées étant proportionnelles aux ressources des membres du clergé dans chaque paroisse. Dans l’archiprêtré de Monségur l’abbé de Saint-Ferme fut tenu de verser 209 livres tournois et 5 sous, le pitancier[15] de Saint-Ferme 18 livres, le recteur de Saint-Ferme 12 livres et 16 sous, le recteur de Dieulivol 13 livres et 10 sous et le recteur de Sainte-Anne du Puy 9 livres. Plus tard d’autres décimes furent levées en 1528 et 1529 pour la rançon de François Ier et de ses fils après la bataille de Pavie.  Cette fois-ci l’abbé de Saint-Ferme fut invité à verser la somme de 269 livres tournois, le pitancier de Saint-Ferme 16 livres, le recteur de Saint-Ferme 16 livres et 16 sous, le recteur de Dieulivol 18 livres tournois et le recteur de Sainte-Anne du Puy 12 livres.[16]

 

Où il sera question de la métairie de Choine et du moulin de Gallau

 

On a vu plus haut comment l’ampleur des propriétés du monastère avait conduit à une extension du pouvoir temporel des abbés. Le 16 octobre 1532, Pierre de Madaillan, dernier abbé régulier[17]de Saint-Ferme et seigneur de Dieulivol, entouré de ses moines, vint faire son testament dans le château de Dieulivol. L’abbé, issu d’une riche famille du haut Bazadais, fit don à la mense conventuelle[18]de la métairie de Choine située dans la paroisse de Dieulivol.

La même année Amanieu de Foix lui succéda à titre d’abbé commendataire de Saint-Ferme. Cet abbé qui portait en outre les titres de « protonotaire du Saint-Siège apostolique » et de vicomte de Castillon, passa un contrat d’arrentement de Choine, donné à fief nouveau au sieur Viaut, prêtre de Sainte-Bazeille. Le contrat fut cassé par le Parlement de Bordeaux.

Dom Serment, religieux de Saint-Ferme, écrivait à propos de la métairie de Choine qu’elle : « rend à la part des religieux 70 à 80 poignières de froment sans compter les menus grains et environs 8 barriques de vin ; il y a moyen d’y faire de beaux viviers. »

Les religieux en conservèrent la direction jusqu’au XVIIIe siècle. Ils en assuraient l’exploitation par l’intermédiaire de l’un des leurs qui exerçait la fonction de syndic. Ce dernier était nommé par acte capitulaire et baillait à ferme ou à métairie et surveillait l’exploitation du domaine. En 1709, il dut même intenter un procès contre un voisin qui s’était emparé d’un journal et 5 lattes de terre.[19]

Le fermage resta entre 100 et 130 livres par an avec les tailles ordinaires ou extraordinaires à la charge des fermiers. Le métayage était concédé aux conditions ordinaires.

En 1541 Amanieu de Foix dut aussi appeler du sénéchal de Bazas au Parlement de Bordeaux contre Pierre de Châlon, seigneur de Maisonnoble, au sujet du moulin de Gallau situé à Dieulivol et dépendant de l’abbaye. Le moulin était affermé. Bâti sur le Drot, il devait - selon la volonté des abbés – « moudre sans frais les blés et les grains pour les pauvres. »

Ce moulin avait probablement été construit au XIIIe siècle par le seigneur de Dieulivol mais on ne peut le dater avec certitude avant le XIVe siècle. Il porte la date de 1671 mais il est aussi cité dans des actes du 8 décembre 1479, 17 novembre 1530, etc.

 

Les guerres de religion

 

Au XVIe siècle la vie spirituelle et religieuse des habitants de la paroisse de Dieulivol était toute entière dirigée par les religieux de Saint-Ferme. Deux confréries sont signalées dans le testament que fit en 1532 Pierre de Madaillan. Ces groupements de chrétiens permettaient de renforcer les liens spirituels entre croyants mais aussi de mettre en pratique certains principes d’entraide et de charité. A Dieulivol existaient une confrérie de dévotion  dédiée au culte de la Sainte-Trinité et une autre confrérie dédiée à Saint-Pierre.

Cette période, entre la fin du XVe et le début du XVIe siècle, correspond cependant à une profonde crise de l’Eglise. On constatait un peu partout le relâchement de la discipline dans les monastères, la non résidence des évêques et des abbés, le cumul des bénéfices, l’ignorance du bas clergé… Dans notre région au milieu du XVIe siècle beaucoup de prêtres étaient incapables de prêcher la parole de Dieu et d’administrer convenablement les sacrements. Nombre d’abbayes et de prieurés étaient entrés dans une décadence profonde. L’institution de la commende dans la direction des abbayes à partir de la fin du XVe siècle contribua pour une large part à la lente dégradation de l’institution monastique. On l’a vu pour Saint-Ferme dès après Pierre de Madaillan, l’abbaye fut dirigée par des abbés commendataires. A l’origine il s’agissait de « confier la garde des biens ecclésiastiques à une administration provisoire afin de passer une période difficile. Mais en fait dans la majorité des cas la tutelle ainsi instaurée devint permanente. Le pape, les rois, les seigneurs nommèrent à la tête des monastères des abbés commendataires (...), clercs séculiers ou laïcs dirigeaient leur maison comme une seigneurie profane, souvent même de loin sans y résider ; ils se contentaient de toucher les revenus de leur établissement et se faire remplacer dans le domaine spirituel par des religieux plus ou moins qualifiés, ignorant souvent tout du monastère et de sa congrégation. »[20] Les abbés commendataires résidaient souvent dans les grandes villes, à l’extérieur de leur communauté. Ils menaient une vie luxueuse, profitant des revenus de leur charge parfois au détriment des pauvres moines.

La Réforme dont Luther fut l’initiateur voulait rendre à l’Eglise catholique son esprit évangélique. Elle ne visait pas seulement les mœurs du clergé et le fonctionnement de l’Eglise mais concernait aussi des points doctrinaux essentiels comme la conception de la manière dont s’effectue le salut.

L’angoisse du péché, du salut de l’homme qui était à la base de la morale luthérienne allait marquer profondément la doctrine de Calvin qui mettait l’accent sur la prédestination. Une fois le protestantisme français organisé, il constituait une force politique et les conditions étaient réunies pour des affrontements sanglants. Catholiques et protestants allaient s’acharner à restaurer l’unité de la foi. Les troubles suscités étaient aussi un moyen pour les grands seigneurs d’affaiblir l’autorité royale. Les Guise et les Montmorency défenseurs du catholicisme, les Bourbons et les Coligny défenseurs du protestantisme se disputaient en réalité le pouvoir. En mars 1532 le Parlement de Bordeaux constatait qu’un certains nombres de « personnages suspectz d’hérésie suyvans la doctrine luthérienne et autres doctrines réprouvées, chassez et fugitifz de Paris et autres lieux se sont retirez en ce ressort ». Des régents et des ministres qui venaient de régions où la religion réformée était déjà implantée venaient s’installer dans des villes parfois avec la complicité des autorités locales comme le Picard Aymond de La Voye à Sainte-Foy. Dès 1546 le protestantisme était solidement ancré dans cette ville. « Les ministres de Sainte-Foy se répandirent dans nos campagnes » écrit René Blanc.[21]

Montluc écrivait dans les Commentaires : « Les ministres préchoient publiquement que si les gens du peuple se mettaient de leur religion, ils ne payeraient aucun devoir aux gentilshommes, ni au roy aucune taille que ce qui leur serait ordonné par eux (…) Autres préchoient que la noblesse n’était rien plus qu’eux, et de fait, quand les gentilshommes demanderaient les rentes, ils leur répondaient qu’ils leurs montrassent dans la Bible qu’ils le devaient ou non, et que, si leurs prédecesseurs avaient été sots ou bestes, ils n’en voulaient point être. »  A Duras certains riches bourgeois de la ville et des tenanciers de grandes terres refusèrent de payer certaines dîmes au prieuré de Saint-Eyrard.

De nombreux gentilhommes du Sud-Ouest avaient adhéré à la Réforme tels les Duras. La sympathie du gouverneur de Guyenne, Antoine de Bourbon, et de sa femme Jeanne d’Albret allait aussi constituer autant d’encouragements. A ces progrès de l’hérésie, la seule réponse  des autorités depuis les années 1530 avait été la répression et le Parlement de Bordeaux lorsqu’il sera chargé des procès de religion montrera beaucoup de zèle surtout à partir de 1556. Le 9 novembre 1560 Symphorien de Durfort, seigneur de Duras est délégué par la noblesse de Guyenne pour présenter une requête au roi. Il se rend à Paris aux frais de ses coreligionnaires, n’ayant pu obtenir satisfaction, il rompt brusquement avec la cour et lève dans notre région l’étendard de la révolte. Le 10 juin 1561 il se rend néanmoins aux Etats de Guyenne qui  s’ouvrent à Bordeaux.  Les protestants de la région vont alors s’en prendre aux opulents catholiques. Après avoir dévasté l’église Notre Dame de Duras, ils pillèrent les églises de Taillecavat et de Dieulivol.

Les deux partis surveillaient les moulins sur le Drot comme l'attestent les termes d’une lettre de Symphorien de Durfort, seigneur de Duras, reproduite par René Blanc dans son Histoire du pays de Duras

« Monsieur, mon bon ami, vous avez veu de besoing qu’on a eu de mettre garnison au moulin de Gallau pour empêcher les courses de ceux de Marmande et autres  qu’ils faisoient tous les jours sur les serviteurs du roi. Puisque c’est la volonté de Monsieur le Maréchal, suivant les ordonnances et commissions baillées à M. Barrault et à vous pour l’entretien des soldats mis aux moulins de dessus le Drot depuis Gallau jusqu’à Gironde, je vous prie de me faire cette courtoisie de me fère avec M. de Barrault que pour le nombre de soldats que M. le Maréchal a ordonné à Galau qu’il leur soit baillé entretien (…) »

En 1562 le Parlement de Bordeaux condamnait un certain nombre de huguenots habitant Saint-Ferme, Dieulivol et Taillecavat « pour dévastation ou excès

Le 8 janvier 1562 le Parlement rendit ses premiers arrêts à l’encontre de ceux qui avaient pillé la ville de Taillecavat surtout l’Eglise et la maison de Béraud. Ils furent condamnés à avoir « têtes tranchées, corps mis en quartier par l’exécuteur de haute justice, corps pendus aux fourches caudines de la ville de Taillecavat (…) Seront exécutés par figure et condamnés à 25 livres d’amende et à rémérer ledit François de Béraud, la somme de mille livres pour dommages et intérêt par lui offert (…) »

Le 27 mars 1562 le même jugement fut rendu pour la paroisse de Dieulivol qui avait subi le même sort…[22]

Symphorien de Duras à la tête du parti réformé pilla Verdelais, haut lieu de pèlerinage catholique, en juin 1562 il y brûla toutes les maisons. Le 28 juin 1562 il s’empara de Saint-Macaire qu’il occupa pendant 3 semaines puis de Bazas. Il fit de Marmande sa principale place d’armes.

La reine de Navarre Jeanne d’Albret ne se sentant pas en sécurité vint sur son invitation habiter le château de Duras d’où elle dirigea le mouvement des troupes huguenotes.

Le seigneur de Duras ayant reçu l’ordre d’empêcher les blés d’entrer dans Bordeaux, M. de Burie, lieutenant du roi, s’affola et demanda à Montluc de venir à son secours. Ce dernier qui avait été chargé par Catherine de Médicis de maintenir l’ordre, leva le siège de Montauban et arriva à  Bordeaux le 11 juillet 1562  où il fut reçu comme un bienfaiteur.

Burie et Montluc décidèrent d’affronter Duras. Ils le trouvèrent à Targon. Celui-ci « battu, se retira vers Sauveterre, Monségur et Duras, sans que Montluc, très éprouvé par le combat songeât à le poursuivre. »[23]

A la fin juillet 1562  Montluc arriva à Gironde « où il fit pendre aux piliers des halles soixante ou soixante-dix huguenots, vengeant ainsi le pillage de Saint-Macaire par Duras un mois avant. »

Montluc écrivait lui-même dans ses Commentaires[24] : « On pouvoit cognoistre par là ou j’estois passé, car par les arbres sur les chemins, on en trouvoit les enseignes. Un pendu estonnoit plus que cent  tuez. »

Blaise de Montluc

Blaise de Montluc

Afin d’assurer le ravitaillement de Bordeaux  « il avait été décidé que Montluc nettoierait la vallée de la Garonne, tandis que Burie remonterait de même la Dordogne. » A La Réole, Burie rejoignit Montluc à qui il amenait quatre canons pour aller assiéger Monségur et ce, afin d’achever de rendre possible l’arrivée des blés à Bordeaux. La rencontre dut avoir lieu vers le  28 juillet. Le 29 ou le 30 il fit pendre quinze ou seize huguenots à Sauveterre.

Du 31 juillet au 1er août 1562 se déroulèrent le siège puis la prise de la ville de Monségur par Montluc. Sa description faite dans les Commentaires en est très précise :

« La ville est petite mais bien forte de murailles (…) Nous l’assiégeasmes du costé de la tanerie où ils habillent les cuirs. Monsieur de Burie se logea aux maisons devant la porte qui vient de la Sauvetat d’Eymet et où sont les grandes tours, et moy auprès de là. Monsieur d’Ortubie et Fredeville, commissaires de l’artillerie, voulurent recognoistre la ville de plain jour ; et n’eusmes pas faute d’arquebusades. Or nous conclusmes qu’il la faloit attaquer par la dite tanerie. Il y avoit une porte de la ville, laquelle ils avoient fermée de muraille, n’avoit guères, et avoient abatu le rasteau, lequel la muraille couvroit (…) Je fis les approches de nuict. Nostre artillerie fut mise sur un petit haut, vis à vis de la porte, à cent cinquante pas de la dite porte(…) A la clarté du feu je fis tirer à la dite porte cinq ou six coups de canon qui abatit toute ceste muraille neufve ( …) Je mandai en diligence au capitaine Charry qu’il menast toutes les compagnies sans soner tabourin ni faire aucun bruit. Et à leur arrivée les fis mettre le ventre à terre derrière l’artillerie et dis à Monsieur d’Ortubie qu’il commençast à tirer (...) L’aube du jour commençoit à paroistre, Monsieur d’Ortubie tiroit toujours à eux et eux s’avançoient à se retrancher derrière la batterie qui estoit au costé de la porte, et ne prenoient garde à la porte car ils ne pensoient pas que la muraille qui la couvroit fust par terre(…)[Les arquebusiers ] entroient dans une petite chambre de la tour, où il y avoit deux petites portes et des degrez de pierre à main droitte et à main gauche, par là où l’on montoit et descendoit du costé de la ville en la tour( …)

Les ennemis deffendirent ces degrez, mais les nostres gagnarent le haut de la tour par une petite eschelle à main qu’ils trouvarent et furent maistres du devant de la porte ; et à corps perdu les capitaines à main droite et à main gauche se jettarent au long des degrez, et vinrent aux mains en la rue. Les ennemis repoussarent une fois les nostres, mais  à la fin, la foulle les emporta ; et allarent pesle-mesle jusques à la place, là où  ils trouvarent trois cents hommes en bataille qui firent teste et combattirent là (…) [Monsieur de Burie] envoya quelques gendarmes à l’entour de la ville mais ils n’y pouvoient rien faire. Je prins quatre-vingts ou cent soldats et m’en allai autour des murailles et tant qu’il en sautoit par-dessus, cela estoit mort. La tuerie dura jusques à dix heures ou plus, parce qu’on les cherchoit dans les maisons. et en fut prins quinze ou vingt seulement, lesquels nous fismes pendre, et entre autres tous les officiers du Roy les consuls avec les chapperons sur le col (…) Le capitaine qui commandoit là, s’apelloit le capitaine Heraud qui avoit esté de ma compagnie à Moncallier et à Albe lance passade, un brave soldat s’il y en avoit en Guyenne, et fust prisonnier. Beaucoup de gens le vouloient sauver pour sa vaillance ; mais je dis que s’il eschappoit, il nous feroit teste à chaque village, et que je cognoissois bien sa valeur. Voilà pourquoi je le fis pendre(…)   On conta les morts, et s’en trouva plus de sept cens. Toutes les rues et le long des murailles estoient couvertes de corps morts et si je suis bien asseuré qu’Il en mourut un grand nombre de ceux qui se jettarent par les murailles, que je faisois tuer. »

« Deux jours après nous allasmes assieger le chasteau et ville de Duras,,, là ou il y avoit cent cinquante hommesToute la nuict je ne cessois à loger l’artillerie pour battre la ville, car de battre le chasteau il estoit difficile, sinon par le jardin de derrière ; et encores est-il fort difficile d’y mener l’artillerie. Nous conclusmes qu’il valoit mieux attaquer la ville, et après par dedans la ville nous battrions la porte du chasteau (...) »

« Le jour commençoit à poindre quand ils retournarent et me dirent qu’ils avoient capitulé. Monsieur de Burie entra dedans avec quelques-uns . Je n’y entraiy qu’il ne fust huict heures du matin (…) Monsieur de Burie me dit qu’il n’y avoit rien trouvé dedans, que environ cent cinquante corselets qui estoient du roy de Navarre (…) Nous les fismes departir aux capitaines pour armer les soldats. »

Une lettre commune adressée au roi par Burie et Montluc en date du 7 août 1562 confirme tous ces faits. S’agissant de la prise de Monségur, Montluc qui dans ses Commentaires décrit si complaisamment tous les massacres qui furent perpétrés dans la ville, écrit au roi qu’à son grand regret « ladicte ville fut saccaigé, non toutesfois comme elle l’eust pu estre, car nous y donnasmes ordre. »

Montluc et Duras s’affronteront ensuite en Périgord dans la  forêt de Vergt. Défaits les protestants se réfugient à Ribérac. Montluc vainqueur part à Bergerac puis poursuit les fuyards jusque dans la vallée de l’Isle. Symphorien de Duras perdra la vie lors du siège d’Orléans en 1563 après avoir bataillé près d’un an en Guyenne contre Montluc. Une fois que Montluc eut quitté le pays les protestants reprirent leur ascendant. Au bout de quelques années le parti de la réforme était si fort que les protestants tinrent garnison dans tous les châteaux alentours.

Au début du règne de Charles IX, l’Etat se trouvait fortement endetté. L’offensive des huguenots en 1562  avait grevé d’avantage encore le trésor, car les impôts n’étaient rentrés qu’à moitié.  L’aliénation d’une partie des biens du clergé fut alors décidée pour renflouer les caisses. L’application des édits royaux d’aliénation dans le Bazadais donna lieu à des incidents. La première vente imposée par l’édit du 13 mai 1563 ordonnait le prélèvement d’un quart du capital immobilier jusqu’à concurrence de 100.000 écus de rente soit environ 3 200.000 livres. « Le clergé du diocèse de Bazas souffrit de grands dommages par la malice – écrit Lamartinie – du lieutenant général de la sénéchaussée François de Gascq qui était huguenot  et, qui avait été poursuivi l’année précédente parmi d’autres officiers royaux, pour avoir favorisé le parti séditieux » puis avait été finalement relaxé.

Celui-ci par des manœuvres frauduleuses aurait procédé à la vente de beaucoup plus du quart du revenu des ecclésiastiques. Ainsi le 20 novembre 1563 « la seigneurie de Dieulivol, membre dépendant de l’abbaye de Saint-Ferme, fut délivrée à Marc Guay sur enchère de 10.080 livres. » Le 11 décembre, l’enchérisseur remontra au Sénéchal de Bazas qu’il abandonnait ledit achat et consignait entre les mains du greffier dix écus pour la folle enchère ; « sur quoy ledit sénéchal donna acte du département sans préjudice des droits du roy ». Enfin, le 18 décembre sans avoir condamné l’adjudicataire à payer la folle enchère De Gascq délivra la seigneurie à Jehan Léau pour la somme de 6040 livres. En outre « les dixmes et droits décimaux appartenant aux abbés, religieux et couvent, et la quatrième partie de la forêt, bois et taillis de Saint-Ferme furent délivrés au même Jehan Léau pour la somme de 2300 livres. » 

Ces manœuvres contraires à la forme de l’édit royal et qui avaient abouti à la vente de plus des deux tiers du temporel de l’abbaye n’avaient pour autre but que de ruiner l’abbé. Les terres, les dîmes et les rentes avaient été adjugées à vil prix. Des plaintes émanant du clergé de Bazas obligèrent le roi à faire citer De Gascq « en son conseil privé ». Un arrêt rendu par le Grand Conseil daté du 2 juillet 1565 relaxa De Gascq « de la folle assignation à lui faite et aussi des despens. »

Le roi autorisa le rachat des biens aliénés, l’abbé de Saint-Ferme reconstitua par rachat le temporel de son abbaye, en grande partie tout au moins.[25]

Ainsi en 1567 on trouve un contrat de ferme générale des revenus de l’abbaye pour la somme de 2000 livres.

Pendant ce temps les horreurs de la  guerre civile se poursuivaient trouvant un point culminant lors du massacre de la Saint-Barthélemy. Celui-ci commença à l’aube du 24 août 1572 et dura  3 jours. Il fit à Paris environ 3000 victimes dont Coligny et de nombreux chefs protestants venus dans la capitale pour assister aux fêtes du mariage de la sœur du roi avec Henri de Navarre. Bordeaux connut « sa » Saint-Barthélemy le 3 octobre 1572 et 264 protestants y auraient péri.

A la mort de Charles IX en 1574, Henri III lui succéda. L’anarchie grandit et une Sainte Ligue se forma dirigée par Henri de Guise. Vers la fin de l’année 1574, les huguenots s’étaient emparés des moulins près de Monségur et pillaient la vallée du Drot. Ils recelaient leur butin à Duras, où Turenne venait loger avec 800 chevaux.

Dans ce contexte la juridiction de Saint-Ferme dont relevait la paroisse de Dieulivol devait assurer sa défense, elle refusa néanmoins de « s’intéresser » à la garnison de Monségur où se trouvait la compagnie du baron de Baillac. C’est alors que ressurgit le litige au sujet du pacte qui prévoyait un « rolle unique » pour la levée des tailles dans les trois juridictions de Saint-Ferme, Monségur et Taillecavat.

Le parlement de Bordeaux eut à connaître de l’affaire. Par des arrêts en date des 7 août, 6 octobre et 30 novembre 1574 ainsi que par un arrêt rendu le 15 mars 1575, il ordonna que les consuls des paroisses comprises « en la cothisation faicte pour rayson de la garnison de Monségur » seraient contraints de payer les sommes imposées. En outre le dernier arrêt prévoyait l’emprisonnement des consuls et la vente de leurs biens meubles et immeubles jusqu’à la concurrence des sommes « cothisées ».

Le Parlement de Bordeaux « attendu les incursions ordinaires des ennemys du roy »[26] avait ordonné par un arrêt du 9 février 1575 que soient «  mis et establis cappitaine pour mettre le peuple en armes pour s’opposer aux desseins et entreprises desd. ennemys». A cette époque un certain capitaine Latouche et des soldats étaient en garnison dans l’abbaye de Saint-Ferme. 

 

Les consuls de Saint-Ferme avaient bien procédé à la levée des deniers imposés, ils n’en avaient toutefois pas versé le montant. Aussi ne s’étant pas pliés aux décisions du Parlement s’exposèrent-ils à une nouvelle condamnation de la part de cette cour. Un arrêt du Parlement de Bordeaux fut rendu le 5 décembre 1575 qui enjoignait au capitaine Latouche et « à tous les autres soldats estans dans l’abbaye de Saint-Ferme, à peyne de mille livres, prester main forte à tous sergens pour mettre à exécution l’arrest de lad. Cour. »

En 1580 les protestants sous la conduite du capitaine de Meslon prirent Monségur. En 1584 après la mort du duc d’Alençon, frère cadet du roi, Henri III n’ayant pas d’enfant c’est Henri de Bourbon, roi de Navarre et chef du parti protestant qui devenait héritier présomptif de la couronne de France.

  

Cette même année on trouve dans l’inventaire des titres de l’abbaye de Saint-Ferme mention d’un volume de reconnaissances de la paroisse de Dieulivol  « au profit de l’abbé de Gascq », Arnaud de Gascq fut nommé abbé de Saint-Ferme à cette date.

En 1585 Henri de La Tour, vicomte de Turenne, lieutenant pour le « roy de Navarre » envoya une troupe mettre le siège devant Saint-Ferme, la petite ville résista mais trahis par P. Phélip procureur d’office de la juridiction, Michel Gaumar et Labatut, capitaines et Rambaud dit Rivaut, les assiégés se rendirent le 1er janvier 1586.  Turenne établit l’un de ses lieutenants, Guillaume Rougier, sieur du Barrail « en garnison dans le fort de Saint-Ferme avec le nombre de 40 arquebusiers à cheval et dix cuirassiers pour commander audit lieu et pourvoir à la garde et sureté d’iceluy, à ce qu’il ne fust occupé par les ennemys [27] (…) »

Du Barrail leva mille sacs de blé sur la juridiction où il sema la terreur – écrit Lamartinie – au point qu’un grand nombre d’habitants quittèrent le pays.

Pendant ce temps le maréchal de Matignon et le duc de Mayenne  mettaient le siège devant Monségur le 25 avril 1586. Matignon qui avait été désigné lieutenant général avait « jeté des troupes dans des moulins qui estoient sur la rivière Drot » et « purgé la vallée de tous les ennemis. » Le 17 mai 1586, Meslon fuyait Monségur et Du Barrail mesurant certainement le danger abandonnait précipitamment Saint-Ferme sans avoir démoli l’abbaye comme il le projetait.

L’abbé Arnaud de Gascq présenta une requête au Parlement de Bordeaux contre les « excès, crimes et délits » de Phélip et de ses complices. La cour le reconnut coupable et le condamna « à faire amende honorable au parquet de l’audience d’ycelle les plaids tenant ; et illec, en chemise, teste et pieds nuds, ayant la hart au col, tenant une torche de cire ardente du poids d’une livre en ses mains, demander pardon à Dieu, au roy et à justice, et, ce faict, le bannist pendant cinq ans de la jurisdiction…à peyne d’être pendu et estranglé. » La Cour le priva en outre de son état de procureur de Saint-Ferme, et, à l’avenir de toute judicature. Il fut aussi condamné à une amende ainsi qu’au paiement des réparations de l’abbaye.

Après l’assassinat du duc de Guise en 1588 puis celui de Henri III l’année suivante, Henri de Navarre devenait l’héritier légal de la couronne mais il devait reconquérir son royaume car beaucoup de ses sujets ne reconnaissaient pas un roi protestant. Il devait en outre chasser l’armée espagnole entrée dans Paris à l’appel des ligueurs. Henri de Navarre remporta sa première victoire à Coutras (20 octobre 1587). Matignon se rallia à lui, puis obtint l’adhésion du Parlement de Bordeaux qui fut ainsi le premier à reconnaître Henri IV. Ayant abjuré afin de dissiper les hésitations, il entra dans Paris en vainqueur (22 mars 1594).

En 1596 les consuls de Monségur obtinrent du Parlement de Bordeaux l’autorisation de lever sur les trois juridictions de Saint-Ferme, Monségur et Taillecavat six cents écus de tailles extraordinaires dont 350 destinées au paiement du « bayle » de la ville. Sur le refus des contribuables de payer ces impôts supplémentaires, les consuls de Monségur firent emprisonner Negréry, consul de Dieulivol, et Joffre, consul du Puy. Ces derniers firent appel. L’abbé de Saint-Ferme Arnaud de Gascq prit la défense de ses tenanciers et présenta une requête au Parlement concluant au retrait de la juridiction de Saint-Ferme du Pacte conclu à la fin du XVe siècle.

La cour par un arrêt du 15 juillet 1597 condamna les consuls de Saint-Ferme et de Taillecavat à payer leur contingent « et pour le regard de la distraction et désunion requise par l’abbé de Saint-Ferme et consuls dud. lieu et paroisses qui en dépendent d’avec la ville de Monségur, les parties se pourvoieront comme elles verront estre affaire (…) »  La cour invitait les demandeurs à opérer un contrôle sévère sur les délibérations de la jurade de Monségur leur conseillant d’assister « aux despartemens et commissions qui se feront par les consuls de Monségur ; ensemble à la reddition des comptes par les mêmes, chaque année et aussi depuis dix ans en ça. »  

Les guerres de religion connurent un terme – au moins provisoire – en 1598 avec la publication de l’Edit de Nantes. Il fut d’ailleurs difficilement accepté par le Parlement de Bordeaux qui ne l’enregistra que le 8 février 1600. Cette longue suite de guerres civiles avait occasionné de lourds ravages en Guyenne qui avait été l’un des principaux foyers des luttes religieuses.

La même année 1598 Arnaud de Gascq  abbé de Saint-Ferme et seigneur de Dieulivol afferma à Raymond La Boual les revenus de l’abbaye, y compris les moulins de Saint-Bars, pour la somme de 1200 écus, avec charge pour lui d’entretenir les fossés et glacis du château de Dieulivol, où l’acte fut passé.

C’est encore au château de Dieulivol que vint Me J. Gaumar, capitaine de Monségur, le 10 septembre 1603, sommer J. Dubuc, prieur claustral[28] et prieur de Montignac d’avoir à protéger les fermier de Montignac contre les prétentions de Salesse, recteur de cette paroisse. Le prieuré de Montignac, aujourd’hui sur la commune de Monségur formait alors une paroisse de 200 âmes et était uni au prieuré claustral de l’abbaye de Saint-Ferme. En 1603, les fermiers Brandin et Charme furent « troublés dans la jouissance des fruits » par Salesse, recteur de Montignac, qui prétendait avoir obtenu une pension sur le prieuré, par arrêt du Parlement. Dubuc, le prieur claustral, accepta par-devant notaire, toute responsabilité et promit de relever indemnes lesdits fermiers. 

En 1615, alors que devait se célébrer à Bordeaux le mariage du jeune roi Louis XIII avec l’infante d’Espagne, Anne d’Autriche, un nouveau soulèvement éclata. Les huguenots qui auraient préféré une alliance avec une princesse protestante, « crurent ou feignirent de croire qu’ils étaient menacés par les nouvelles alliances catholiques. » Des meneurs soulevèrent les religionnaires de la Guyenne. Boisse-Pardaillan et le Duc de Rohan à la tête de 1500 à 2000 hommes dévastèrent Saint-Ferme et l’abbaye le 12 octobre 1615.

Lamartinie dans la monographie qu’il a consacré à l’abbaye rapporte la narration des évènements qui en a été faite par Le Mercure Français:

« Les protestants avaient levé les armes en basse Guyenne et en Gascogne et appelé le Duc de Rohan, gouverneur de Saint-Jean-d’Angély, pour être leur chef. Toutes les troupes huguenotes levées par le duc de Rohan et ses amis au-deça de la Garonne s’étant amassées aux environs de Sainte-Foy en partirent le 12 octobre pour s’acheminer vers Tonneins, afin d’y passer la Garonne. Leur premier logis fut au bourg de Saint-Ferme. La sentinelle ayant descouvert les advant-coureurs et sonné l’alarme, ils ne laissèrent d’approcher et dire aux habitants qui estoient à la porte tellement quellement barricadée, qu’ils ne vouloient que prendre la repue et traverser. Cependant les troupes s’advancèrent, investirent et forcèrent le bourg. Les habitans se voyant ainsi surpris, se jetèrrent à la haste dans l’église où estoit ce qu’ils avoient de plus exquis. Mais ils se virent si vistement poursuivis qu’à grand’peine eurent-ils loisir de s’enfermer. Aussitôt le pétard fut appliqué à la porte de l’Eglise qui la mit en pièces : on entra dedans, et tout ce qui y estoit fut pillé. Il n’y eut que quinze hommes, que religieux qu’habitans, qui se sauvèrent et gaignèrent les voultes de l’église avec leur harquebuses, là ou résolus de s’y défendre avant que perdre la vie, commencèrent à tirer sur ceux qui pilloient l’eglise. »

Le « Discours véritable du premier exploict d’armes faict en Guienne, en l’abbaye de Saint-Ferme, le 12 octobre 1615, par quelques prétendus réformateurs d’Estat … » qui a été imprimé à Bordeaux la même année précise que : « tous leurs coups portaient presque tous mortels ; que depuis les huict heures du matin que l’église fut forcée jusqu’à six heures du soir il en demeura quarante sur la place, que ceux qui furent blessés peu reschappèrent de la mort ; que le bourg fut tout pillé ; les maisons de l’abbé, des religieux et beaucoup de celles du bourg bruslées ; et qu’en ces bruslements il s’y estoit perdu grande quantité de blé, vin et autres biens meubles. Voylà ce qui se passa à Saint- Ferme, d’où les troupes partirent le lendemain continuant leur chemin vers Tonneins. »

La jurade de Monségur relate ce qui se passa ensuite à Dieulivol et notamment la prise par les protestants du château-fort, résidence du seigneur abbé de Saint-Ferme. « Les ennemys du Roy » s’y fortifient et y font « mille désordres »  durant les mois d’octobre et de novembre 1615. Le maréchal de Roquelaure, gouverneur général de la Guyenne, après avoir repris le contrôle de Dieulivol  laissa en garnison à Saint-Ferme le capitaine de Virazeil  et dans Taillecavat une compagnie sous le commandement du sieur de Merville, seigneur de Taillecavat. Pour le paiement et l’entretien des deux garnisons, le maréchal avait dès janvier 1616 distrait des « Aydes de Monségur » les juridictions de Saint-Ferme et de Taillecavat.

Clocher-mur de l'église de Dieulivol (XIVe-XVe siècles)

Clocher-mur de l'égise Saint-Pierre de Dieulivol

 

En 1616 le château de Dieulivol et l’abbaye de Saint-Ferme étaient entièrement ruinés et n’offraient plus le moindre abri.

 

Dieulivol de la moitié du XVIIe siècle à la veille de la Révolution

 

 

Durant l'année 1623 le froid fut tel que la Garonne et le Drot gelèrent. Les céréales et la vigne furent anéanties dans la région. Une épidémie de peste ravagea le pays durant deux années (1624-1625) et fit de 2000 à 3000 victimes. Cette « grande contagion » décima le Réolais et le Monségurais. René Blanc écrit qu’à Taillecavat il y eut plus de 300 morts et sur 60 naissances au cours de cette année là, seule une petite fille se sauva !   

On comprend à quel point l’iniquité du Pacte qui liait les trois communautés depuis la fin du XVe siècle devenait insupportable surtout dans des périodes de disettes et d’épidémie telles que celles qui frappaient le pays. En 1623 le nouvel abbé de Saint-Ferme, Léon de Lalanne, avait obtenu du Parlement de Bordeaux qu'il rende un arrêt interdisant aux consuls de « cothiser Saint-Ferme à peyne de 2000 livres » et obligation de « comparoir en la Cour au troisième jour. » Cela ne découragea pas les bourgeois de Monségur qui firent emprisonner les consuls de la juridiction de Saint-Ferme puis procédèrent à la vente d’une partie de leurs biens. Un procès verbal de capture de P. Gemard, consul de Dieulivol fut dressé le 29 avril 1623. Les prisonniers firent appel. L’affaire prit de telles proportions que le roi Louis XIII rendit une ordonnance le 28 juillet 1623 :

 

« (…) Les consuls et habitans de la ville et prévosté royale de Monségur nous ont très humblement faict remonstrer qu’au procès civil qu’ils ont en nostre Cour de Parlement de Bourdeaux contre Me de Lalanne, sieur abbé de Saint-Ferme et les jurats de Saint-Ferme, Dieulivol et le Puy, pour lesquels il faict son propre faict, ils ne peuvent espérer la justice de leur bon droict, à cause des parents proches que ledit sieur de Lalanne a en lad. Cour… »[29]

 

« Pourquoy ils nous ont requis evocquer dud. Parlement de Bourdeaux le procès, circonstances et dépendances, et le renvoyer en tel autre non suspect qu’il nous plaira. A ces causes, auparavant faire droict sur lad. évocation … se pourront les parties faire interroger sur les dits faicts ; pour ce faire rapporter au greffe de nos conseils, et les parties assignées ou évoquées en iceluy à jour certain leur estant faict droict. Et ce pendant faisons défense au Parlement de Bourdeaux de passer outre au jugement dud. procès à peyne de nullité. »

Les habitants de Saint-Ferme obtinrent quelques temps après des trésoriers généraux « une ordonnance portant injonction au lieutenant de Condom qu’en procédant au despartement des tailles il sépare du bail de Monségur la juridiction de Saint-Ferme. » Beylly, consul de Monségur alla à Condom faire opposition à l’ordonnance. Par un arrêt du 12 février 1624, le roi cassait toutes les procédures faites « au préjudice de l’instance pendante en son conseil » et les parties étaient assignées dans « un an aud. Conseil. » Du conseil du roi le procès fut renvoyé à Montpellier et le 9 janvier 1628 « la Cour des Aydes » de cette ville finit par mettre un terme à la procédure en décidant que la juridiction de Saint-Ferme n’était plus liée par le pacte conclu avec Monségur et Taillecavat.

« Ceux de Saint-Ferme, de Dieulivol et du Puy sont désunis du bail de cette ville et deschargés des charges ordinaires et extraordinaires, ce qui est grand préjudice à la ville et jurisidicition » déclara un membre de la jurade de Monségur lors de la séance tenue le jour même où l’arrêt avait été rendu.

Au sortir de cette procédure judiciaire de plus de cent ans, le pays dut affronter à nouveau une période de trois années de grave famine (1629-1631) qui éprouva davantage encore les habitants.

Les guerres de religion n’avaient pas été exemptes de mouvements d’hostilité  contre les impositions et les charges féodales. Ici et là les paysans s’étaient soulevés à la fois contre les agents du fisc, contre les exigences des rentiers du sol et les exactions des gens de guerre des deux camps.  Dans les années 1630 des émeutes éclatèrent dans les villes et des révoltes paysannes enflammèrent les campagnes. Ainsi le 16 juin 1635 une émeute eut lieu à La Réole « sous prétexte de ce qu’on disoit qu’il y avoit des gabeleurs dans cette ville . » Dans le Périgord un gentilhomme La Mothe La Forest prit la tête d’une révolte de Croquants et se proclama « général des communes unies de Guyenne. » Lui et ses hommes furent dispersé et écrasés à La Sauvetat du Drot (1er juin 1637).

 

Les abbés de Saint-Ferme avaient fixé – en accord- avec les religieux le nombre des places monacales et avaient assigné à chaque religieux une pension en vin, blé et argent pour son entretien et sa subsistance « se réservant devers eux le soin de faire les réparations et d’acquitter toutes les charges. » La mense conventuelle était donc composée par les pensions de chaque religieux (en dehors de certains droits propres à chacun). Les abbés instituèrent parmi les religieux certains officiers auxquels ils affectèrent des revenus spécifiques. On a déjà rencontré au cours de cet exposé le pitancier qui fut institué pour pourvoir à la pitance de la communauté mais parmi les autres « offices claustraux » de l’abbaye de Saint-Ferme il y avait également un chambrier destiné à fournir le vestiaire et à assurer l’entretien des dortoirs et un sacristain pour l’entretien de la sacristie.  Il y avait en outre un prieur claustral, dont nous avons déjà parlé, sous la direction et dépendance de l’abbé, il était chargé de gouverner les religieux renfermés dans le monastère.

Dans son mémoire Dom Serment évoque les pensions que l’abbé de Saint-Ferme versait à ses religieux en échange de la mense conventuelle unie à la mense abbatiale :

« Le revenu des religieux consiste pour leurs portions monacales et pour chacun de 30 poignières de blé, savoir 25 de froment et 5 de seigle… il y a 6 barriques de vin de six vingt pots chaque barrique, 14 livres en argent, 500 fagots bons et grands pour chacun et entre tous la quatriesme partie des pesches de la dixme de Saint-Ferme. C’est tout ce que le sieur abbé est tenu de verser annuellement. Il y a de plus de revenu commun environ 60 livres de distributions annuelles. Led. Abbé doit donner annuellement au prieur et au sacristain de lad. abbaye par-dessus leur pension 6 poignières de bled froment, 2 barriques de vin de sx vingt pots, 300 fagots et 4 livres en argent. »

Les religieux contestèrent à plusieurs occasions la qualité souvent médiocre des denrées qui constituaient leurs pensions alimentaires. Les denrées portées au couvent par les fermiers étaient rarement de premier choix. Il est parfois rappelé que « le blé doit être sec et propre, le vin bon, pur, marchand et rendu dans le chai plain et ouillé. »

En 1636 un concordat fut donc passé entre Léon de Lalanne, « seigneur abbé commendataire du monastère de Saint-Ferme » et les religieux de l’abbaye. L’abbé donnait aux religieux certaines dîmes, des terres, des prés, l’usage de la forêt du Parc[30]. Il incorporait et unissait à la communauté les bénéfices divers de l’abbaye, les religieux devaient renoncer aux pensions monacales que l’abbé jusqu’ici était tenu de leur verser en blé, vin et argent…

Le texte du concordat dispose en autre :

-que les religieux de l’abbaye vivront dorénavant en commun en une même mense et qu’ils seront au nombre de sept « servant au chœur et à l’autel »

-qu’un prieur claustral sera choisi parmi lesdits religieux assemblés en chapitre, ledit prieur étant « approuvé et confirmé » par l’abbé

-en outre l’abbé de Lalanne fait don à la communauté d’une pièce de terre de la contenance de quatre journaux et de dix journaux trois quarts de terre et de pré sur le domaine de l’abbé dans la paroisse de Dieulivol au lieu « appelé la rivière de Georges Bellin » afin que les religieux puissent en avoir la jouissance et en tirer les fruits et les revenus

-l’abbé de Lalanne donne aussi aux religieux l’usufruit et la jouissance d’une petite fôret « pour le chauffage desdits religieux » afin que ceux-ci y prennent le bois et « fagotage qui sera nécessaire pour leurs provisions. » Il est précisé que les fagots seront faits aux dépens des religieux excepté le transport qui sera assuré par les officiers de l’abbé « qui auront ordre de leur faire porter et charroyer avec bœufs et charrette  dans ladicte abbaye ensemble leurs bleds et vins qu’ils voudront faire apporter dans ladicte abbaye pour la provision de ladicte communauté et compaignie religieuse, sans que lesdits religieux soyent tenus payer aucun  salaire aux bouviers qui leur feront lesdicts charrois, si ce n’est de les nourrir pendant iceux seulement. »

On ne sait pas si le concordat fut jamais homologué. D’après E.M. Lamartinie vers 1669 il paraissait déjà caduc.

On ne dispose guère d’éléments sur l’histoire de la juridiction et particulièrement sur la paroisse de Dieulivol pendant la période de la Fronde (1643-1651)  Or, Bordeaux et la Guyenne  ont été les foyers principaux de cette agitation après Paris.  Comme les autres séditions populaires l’avaient été avant, la Fronde a été une réaction contre l’Etat centralisé en voie de construction.  Cette véritable guerre civile s’est déroulée sur une période plus courte que les guerres de religion mais a été aussi violente et dévastatrice dans un pays déjà éprouvé. La Fonde sera aussi la dernière révolte contre la monarchie absolue avant la Révolution française. Il est vrai que ses instigateurs ont surtout été des aristocrates, princes, gentilshommes et officiers plus ou moins suivis par la bourgeoisie et le peuple des villes. Les paysans dans les campagnes n’ont fait que suivre ou subir notamment les exactions et les réquisitions. Le fardeau fiscal qui ne cessait de s’accroître et les exactions des « gabeleurs » n’auraient sans doute continué à  provoquer que des flambées de courte durée sans le mécontentement des officiers de justice et de finance. Trésorier de France, Cour des aides et surtout Parlement ont fait front contre l'apparition des Intendants dont les fonctions ne cessaient d’empiéter sur leurs attributions. Le Parlement de Bordeaux s’éleva contre les pouvoirs judiciaires confiés à l’intendant ainsi que contre la création de nouveaux offices ; il se posait en défenseur des contribuables accablés. En 1643 le duc d’Epernon, gouverneur de la province, était tout dévoué à Mazarin. La rébellion du parlement de Paris et l’arrêt d’Union soulevèrent les passions à Bordeaux. Une émeute motivée par le chargement de blé sur des vaisseaux à destination de l’Espagne avec l’autorisation du gouverneur furent  exploitée par le Parlement qui, de son propre chef interdit ce chargement et abolit la taxe sur le vin. D’Epernon fit avancer ses troupes et entreprit la construction d’une citadelle à Libourne. Ce fut le début de la Fronde en Guyenne. En 1649 plus de cent vingt paroisses du Bordelais furent ravagées par les troupes du duc d’Epernon : les vignes étaient brûlées, les hommes du duc sciaient au pied les arbres fruitiers… Corvées, impositions, réquisitions arbitraires, pillages laissent « maints lieux déserts et complètement abandonnés » le tout aggravé par les rudes hivers et les pluies désastreuses.

En janvier 1649 le marquis Guy Aldonce de Durfort, seigneur de Duras, se fit frondeur. Après une paix provisoire intervenue en décembre 1649, les hostilités reprirent avec l’arrestation des princes. Bordeaux résista aux assauts des troupes royales et obtint en 1650 une nouvelle paix obtenant même  le remplacement d’Epernon par Condé. En  septembre 1651 le marquis de Duras suivit Condé entraînant bourgs et villages avec lui ; Condé fut vaincu à Astaffort en 1652 par le comte d’Harcourt. Le 13 décembre 1652 Balthazar, qui tenait pour les Bordelais fit le siège de Monségur. La ville qui espérait le secours du duc de Candale résista pendant 6 jours puis capitula, elle fut cruellement punie de sa résistance « deux régiments de Montpouilhan, infanterie et cavalerie, forts de milles hommes et de cinq cent chevaux, s’y établirent à discrétion, le 19 et le 22, et exercèrent toutes sortes de brutalités envers les habitants. Le manque de vivres contraignit bientôt ces infortunés à recourir à l’hospitalité des villes voisines… »[31]

Le départ puis l’exil de Condé, le retour à l’obéissance de Paris furent suivis de la soumission de Bordeaux qui capitula le 27 juillet 1653. Cette même année la misère fut épouvantable dans la vallée du Drot, peste et disette achevèrent de ruiner le pays.

Louis XIV ne voulait pas que le Parlement fut rétabli à Bordeaux où il aurait pu  exciter de nouveaux troubles. Il tint donc ses séances à la Réole, de décembre 1653 à novembre 1654. De nouveaux troubles ayant éclaté en Guyenne, le Parlement fut de nouveau exilé à La Réole de 1678 à 1690.  En 1675  le bureau du papier timbré de Monségur fut brûlé par le peuple. Une insurrection éclata pour le même motif à La Réole et elle fut sévèrement réprimée.

En 1675 les registres d’arpentements de la paroisse de Dieulivol dont les 150 premiers feuillets sont  manquants laissent apparaître un extrême morcellement de la propriété. Les principaux propriétaires terriens sont les religieux de Saint-Ferme avec 77 journaux. Viennent ensuite Pierre de Robillard, conseiller du roi et avocat général à la cour de Guyenne (60 journaux et 1 latte) et messire Jacques Léon Lamberti, avocat au Parlement de Bordeaux (55 journaux, 81 lattes et 17 escats ). Les nobles  Michel Duboy, escuyer, seigneur de Perprelongue ou encore Michel de Gachon et Me Pierre Gammard seigneur de Labarthe sont aussi mentionnés. Enfin un nommé Jolly y est dit Badebec.

Sur le plan scolaire, à la fin du XVIIe siècle, la présence de régents est signalée à Dieulivol  en 1696 et avant 1766.[32]

Léon II de Lalanne, neveu du précédent abbé, qui avait été lui-même abbé de Saint-Ferme de 1666 à 1700 avait institué héritier son frère Sarran de Lalanne, président à mortier au Parlement de Guyenne. Morel de Crécy lui succéda en août 1700. Léon II de Lalanne avait trouvé l’abbaye dans une totale ruine, il avait poursuivi les travaux entrepris par son oncle et avait notamment achevé la construction du château du Parc. Il avait procédé à ses frais à de grandes réparations. En 1706 le grand Conseil du roi déchargea la succession des abbés de Lalanne des réparations de l’église, des lieux claustraux, du moulin de Saint-Bas[33] et du rétablissement des vieux châteaux du Puy et de Dieulivol.

La répartition faite en 1711 entre tous les bénéficiers du diocèse de Bazas, de la part contributive de ce diocèse dans un impôt voté par l’assemblée générale du clergé de France tenue en 1680 pour «  l’entretien des ministres et proposants convertis à la religion catholique apostolique romaine » laisse apparaître l’importance réelle de la paroisse de Dieulivol au début du XVIIIe siècle.Alors que l’abbé de Saint-Ferme est taxé à hauteur de 3 livres 12 solds et 2 deniers, le prieur de Saint-Ferme est taxé de 11 deniers. Le pitancier de Saint-Ferme quant à lui est taxé pour une somme de 3 solds 3 deniers, le recteur de Dieulivol pour la somme de 1 sold 8 deniers, le recteur de Saint-Ferme 1 sold 5 deniers et le recteur de Sainte-Anne du Puy 1 sold.[34]

Dieulivol sur les cartes : 

En Pays de Nouvelle Conquête

 Direction de Bordeaux, Comprenant La Séneschaussée de Bordeaux et Le Pays de La Nouvelle Conqueste.

Dédiée A Messieurs Les Fermiers Generaux des Fermes Royalles Unies. Par J.B. Nolin. Gravé par H. Van Loon  (Paris, vers 1700).

Bourdelois

 Carte du Bourdelois, du Périgord et des provinces voisines  par G. de l'Isle (Paris, 1714).

Gaspard de Batz qui fut seigneur abbé commendataire de Saint-Ferme, baron du Puy et de Dieulivol en 1745, décède le 25 septembre 1787 après avoir institué ses héritiers les pauvres de la juridiction.[35]

L'abbé de Batz se fit inhumer devant le maître-autel de l'église de Saint-Ferme. Il fut placé sur un fauteuil en position assise et habillé comme un prêtre qui va célébrer et dire la messe sous des ornements rouges et un rochet noir sur les épaules et un bonnet carré. Il avait demandé à ce qu'un caveau fut creusé exprès pour lui afin qu'il reposât à l'intérieur de l'église mais les dimensions de l'ouvrage, tout construit  de pierre brute, étaient telles que la tête de l'abbé touchait presque la voûte dudit caveau. L'abbé de Batz consentit une donation de 63 000 livres, il souhaitait qu'une partie du produit de ses rentes soit employée à des oeuvres charitables. C'est ainsi que 100 livres devait être utilisées pour l'achat d'étoffe afin de vêtir avant l'hiver de chaque année les plus pauvres habitants de 5 dimaires dépendant de l'abbaye, 800 livres devaient être consacrées pour la mêture à distribuer aux pauvres, 200 livres au chirurgien de la paroisse qui aura  soigné les pauvres et leur aura fourni les remèdes gratuitement. Une somme de 300 livres devait revenir à une des plus pauvres filles de la juridiction chaque année et alternativement dans l'une des paroisses de Saint-Ferme, de Dieulivol et du Puy, qui ayant fait sa première communion sera généralement avouée sans reproche pour se marier et se retirer dans la juridiction et non ailleurs !

Vers les années 1760 la situation de l’abbaye devenait préoccupante, elle ne comptait plus que cinq religieux qui étaient « décidés à se faire séculariser. » Ces derniers tinrent une assemblée le 10 mars 1763, l’abbé était représenté par le curé de Dieulivol Louis de Barry de la Barthe. Il ressort de cette assemblée que « depuis longtemps les religieux [n’observaient] pas la règle de Saint-Benoît. L’insuffisance des lieux claustraux et l’impossibilité de les rétablir, eu égard à la modicité des revenus du monastère, [avaient] été une des principales causes du relâchement.  Les religieux (…) [avaient] fait de vains efforts pour réparer ce qui reste de bâtiments et rétablir ceux qui sont détruits, pour faire revivre la vie commune et régulière (...)  [Il ne restait] aucun dortoir, infirmerie, réfectoire ni aucun des lieux claustraux. » De sorte qu’il était impossible que « la vie commune et la règle puissent être observées. » En 1770 l’évêque de Bazas prit un décret « portant extinction de la mense et places monacales » de Saint-Ferme. Le décret fut confirmé par lettres patentes du roi le 17 août et enregistré au Parlement de Bordeaux  le 21 juin 1771.

 

Le décret supprime la mense conventuelle de l’abbaye de Saint-Ferme et incorpore au Séminaire de Bazas tous les biens, droits, revenus, fruits, profits et émoluments affectés et appartenant aux dites places. Il établit un vicaire dans chaque paroisse de la juridiction dont un à Dieulivol. L’abbé de Saint-Ferme et ses successeurs seront tenus de lui verser l’honoraire prescrit par les ordonnances ; ils seront aussi tenus de verser une  somme annuelle de cent livres pour la Fabrique[36] de l’église de Dieulivol. Ce décret incorpore, en outre, le domaine de Choine à la cure de Saint-Ferme. Il est aussi stipulé que l’abbé de Saint-Ferme et ses successeurs, après le décès d’un des religieux, seront tenus de payer annuellement et à perpétuité 25 livres de rente au Syndic Fabricien de l’église paroissiale de Dieulivol pour la subsistance et le soulagement des pauvres infirmes et surtout des alités, indigents de cette paroisse.

 

Alors que certains jouissaient de privilèges exorbitants, l’immense majorité de la population était confrontée à d’innombrables difficultés de subsistance. La population qui subissait les périodes de disettes et d’épidémies  devait en outre surmonter les caprices de la nature. Ainsi, au cours du XVIIIe siècle, on note plusieurs crues de la rivière Drot. En 1763 dans « la nuit du 22 au 23 juin, le Drot reçut une telle quantité d’eau du côté haut que le 23 au matin, jour de marché à Monségur, l’eau vint si rapidement et si abondamment que l’on aperçut de loin une espèce de mascaret. Beaucoup de personnes occupées à sauver le foin se noyèrent. Toutes les terres nouvellement travaillées furent emportées par des torrents jusqu’à la terre dure ; tout était ruisseau partout. »

 
En 1770, une autre crue du Drot est signalée qui coïncide avec une des plus terribles crues de la Garonne : « le débordement du Drot a causé des dégats considérables : beaucoup de bétail noyé, des maisons et des moulins entraînés par le torrent, sans compter la perte de la récolte à venir (…) »

Si les hommes étaient souvent victimes des pandémies qui sévissaient alors, les animaux n’en étaient pas exempts. Ainsi une terrible épizootie frappa le Bordelais et le Bazadais durant l’année 1774. Voilà ce que relate l’abbé  Boniol, curé du Puy, sur le registre de l’état civil de sa paroisse qui appartenait alors à la juridiction de Saint-Ferme :

« L’année 1774 a été une des plus chaudes qu’on ait vue depuis longtemps. Pendant la fin du printemps, tout l’été et tout l’automne, les vents d’Est et du Sud ont été presque continuels. Rarement ceux du Nord et du bas (ouest) ont donné. L’air chaud et enflammé n’a laissé mûrir aucun menu grain. Ce qu’il y a de plus triste, c’est qu’il a causé beaucoup de maladies sur le gros bétail ou sur les bêtes à cornes. Cette province a été affligée par les ravages affreux d’une maladie pestilentielle et épizootique qui est tombé sur les animaux depuis le commencement de Juin, et qui n’est pas encore éteinte, malgré de grandissimes froids qui ont précédé le mois de Décembre, et qu’o regardait comme un souverain remède envoyé du ciel pour enterrer cette calamité. On  ne saurait dire combien  de pays entiers n’ont pas conservé une seule tête de bétail. On n’a pu semer d’aucune façon, et les terres qui au mois de Novembre devaient être ensemencées, ressemblaient aux vertes prairies du mois de mai. Cette contagion s’est répandue principalement dans les pays chauds qui nous environnent et dans notre Entre-deux-Mers. Elle a même pénétré dans le diocèse (Bazas), car elle a infecté tout le Midi et le Couchant, et une partie du Nord. Le gouvernement n’a pas manqué de prendre les plus sages précautions pour éviter la propagation du ravage ; mais les mesures ont été inutiles, faute de connaître la véritable cause du mal. On a d’abord supprimé les foires et le transport des animaux pour arrêter la communication, mais le venin a gagné la même chose. (…)

Grâce au ciel [le mal] est encore à trois lieues d’ici. Dieu nous préserve d’en être affligés ! (…)

La Réole, Monségur, Duras et autres villes voisines ne laissent entrer aucun bétail en temps de foire. (…) Mais quand la foire est à Monségur, elle se tient à Bordepaille, en cette paroisse, pour le commerce des bouchers seulement. »[37]

 

Selon E.M. Lamartinie à la fin de l’Ancien Régime la fortune territoriale de l’abbaye est celle d’un « bon » bourgeois terrien du Tiers Etat. L’abbaye faisait vivre un abbé et sept moines.

Etienne de Vichy, dernier abbé de Saint-Ferme, dans la déclaration qu’il fit, le 17 novembre 1790, au directoire du district de La Réole fait état de l’ensemble des revenus abbatiaux dont il était le bénéficiaire à la veille de la Révolution.

Les propriétés de l’abbaye étaient constituées par le Château du Parc, par trois vignobles avoisinant le château, par une prairie à Dieulivol et par le moulin à Saint-Bats.

L’abbé percevait les trois quarts des grosses dîmes[38]des blés, seigles, orges, baillards et autres grosses pailles dans les paroisses de Saint-Ferme et quartier des Gentis et de Dieulivol. La dîme était au quatorzième. Sur les paroisses de Saint-Ferme et de Dieulivol les dîmes du vin se percevaient au quatorzième. Elles devaient être portées par les redevables au pressoir du Parc.

L’abbé percevait aussi un certain nombre de cens[39] et de rentes en argent et en nature : grains, lods et ventes,[40] péage, [41]greffe, boucheries,[42] et autres affermages pour un montant total de 23.600 livres. En outre l’abbé jouissait de « deux rentes, l’une de 231 livres et l’autre de 752 livres, provenant de coupes de bois et dont le placement avait été fait sur l’Hôtel de Ville de Paris. »

En déduction des revenus et sans faire état des cinq sacs de méture pour le Jeudi Saint ni du paiement des métiviers pour la levée de la dîme, l’abbé déclarait 11712 livres de charges qui se décomposaient en décimes, sommes allouées aux curés, vicaires, au séminaire de Bazas, fabriques, etc., d’où un revenu de 12871 livres. Lors de la tourmente révolutionnaire qui fera s'écrouler l'édifice sur lequel reposait l'ancien régime les biens de l'abbaye seront confisqués puis déclarés biens nationaux et vendus. 

 



[1] Dubourg, Jacques. Histoire des abbayes d’Aquitaine. Pau : Princi néguer, 1999. p. 128

[2] Saint-Bars est l’abréviation de Saint-Barthélémy. Au cours du temps l’orthographe variera pour devenir St.-Bats et, aujourd’hui Saint-Batz dans la commune du Puy sur la rive droite du Drot.

[3] Le moulin à foulon servait dans la confection des draps.  Il permettait de broyer les fibres du chanvre qui était cultivé dans la vallée du Drot. Cette opération était rendue possible après le rouissage, c'est à dire le trempage dans l’eau du Drot pour la dégradation de l’enrobage de la fibre végétale.

[4] Bail à fief par l’abbé de Saint-Ferme. Archives historiques du département de la Gironde. T XXVII p. 203. Léo Drouyn qui a transcrit cet acte aurait - selon Lamartinie - commis une erreur en traduisant H par Henri (abbé). Il s’agirait en fait de l’abbé Hélie du Bosc (de Bosco) qui fut nommé abbé de Saint-Ferme en 1437.   

[5] Il s’agit du château du Puy (Puch en gascon)

[6] Boutruche, Robert. La crise d’une société. Seigneurs et paysans du Bordelais pendant la guerre de Cent Ans. Thèse, Paris. 1947

[7] Queyron, Philippe. La « Gavacherie » de Monségur. Revue de l’Agenais et des anciennes provinces du Sud-Ouest historique, littéraire, scientifique et artistique. 1907

[8] Boutruche, Robert. Les courants de peuplement dans l’Entre-deux-Mers. Annales d’Histoire économique et sociale, 1935

[9] Babin, Edmond. Gavaches et gavacheries : esquisse historique des migrations poitevines en Guyenne aux XVe et XVIe siècles. La revue du Bas-Poitou et des provinces de l’Ouest. N°6, nov.-déc. 1967

[10] Il existe une autre « gavacherie »  dans le nord du département de la Gironde dans la région de Coutras et Guîtres dite « pays Gabaï »

[11] P. Anselme. Histoire généalogique et chronologique de la maison royale de France. Paris : La compagnie des libraires, 1726-1733 p. 715

[12] Lamartinie, E.M. Un procès de cent ans au sujet de la levée des tailles en Bazadais. Revue historique de Bordeaux et du département de la Gironde. 1938, n°1 p. 5-13

[13] Ainsi pour la paroisse de Dieulivol, en 1609, Chazelle, consul était assisté de M. Baile son jurat

[14] L’élection était une circonscription financière soumise à la juridiction des élus. Ces derniers répartissaient la taille entre les communautés de leur ressort et jugeaient les affaires pour les faits de taille, de privilèges fiscaux, d’octrois et d’aides. Les appels de leurs jugements étaient portés devant la cour des aides. Les pays d’élections possédaient une administration fiscale relevant directement du roi.

[15] Huguet - Dictionnaire de la langue française du XVIe siècle. Le pitancier est celui qui pourvoit aux provisions de bouche. Le pitancier constitue l’un des « offices claustraux », au même titre que le chambrier ou le prieur. Il pourvoit à la pitance de la communauté.

[16] Levée du don gratuit sur le clergé du diocèse de Bazas 1523-1537. Archives historiques du département de la Gironde. Tome 28, 1893. N° CXXI  p. 307

[17] Dernier abbé appartenant à l’ordre des bénédictins après lui la direction de l’abbaye sera confiée à des abbés commendataires c’est à dire des personnes – laïcs, grands seigneurs – qui se verront attribuer les bénéfices de l’abbaye, sans remplir les conditions requises pour en assumer les fonctions. Les bénéfices étaient constitués de tous les revenus attachés à la charge ecclésiastique et qui sont tirés des biens de l’abbaye, dîmes, seigneurie, domaine foncier, rentes. L’abbé commendataire percevait les bénéfices de l’abbaye sans avoir à y résider.

[18] La mense conventuelle désignait le revenu de la communauté monastique

[19] Anciennes mesures agraires de la Guyenne, un journal représentait la quantité de terre qu’une charrue pouvait labourer  en une journée. Le journal était divisé en lattes et escats. A Bazas le journal était composé de 20 lattes ou de 400 escats soit 38 ares 0929. 1 are 90 pour la latte et 0 are 10 pour l’escat. A Pellegrue étaient en usage les mesures agraires dites de « Gensac » : un journal y représentait environ 4802 m, une latte 240 m2  et un escat 12 m2

[20] Dubourg, Jacques. Op. cit. p. 167

[21] Blanc, René. Histoire du pays de Duras. Nîmes : Lacour, 2005

[22] Blanc, René. Op. cit.

[23] Courteault, Paul. Blaise de Montluc historien, étude critique sur le texte et la valeur historique des Commentaires, 1970

[24] Blaise de Monluc. Commentaires : 1521-1576 Gallimard, 1964 (Bibliothèque de la Pléiade) p. 529

[25] Lamartinie, E.M. Op. cit.

[26] Les ennemis sont alors les protestants.

[27] Ici ce sont les catholiques qui sont désignés comme ennemis

[28] « Le prieur claustral était le deuxième personnage de l’abbaye et l’ « œil de l’abbé » comme le désignaient les statuts. Les moines vivaient en permanence sous sa férule. C’est lui qui les dirigeait pour les diverses activités aussi bien au réfectoire et au dortoir qu’au chœur et au chapitre. (…) Le prieur claustral remplaçait l’abbé au cours de ses nombreuses absences (…) » Dubourg, Jacques. Op. cit.  p. 87

[29] Sarran de Lalanne, frère de l’abbé de Saint-Ferme était président du Parlement de Bordeaux, un frère et un beau-frère de l’abbé étaient conseillers au Parlement…

[30] Le château de Dieulivol résidence des abbés de Saint-Ferme étant définitivement ruiné, l’abbé de Lalanne lors de ses visites à Saint-Ferme prenait son logement à la Gajante chez le sieur Gaumar. Il résolut de construire son nouveau château ou demeure abbatiale dans son nouveau domaine appelé le Parc. Par testament du 12 décembre 1675 il fit don à la mense abbatiale du domaine du Parc.

[31] Balthazar. Histoire des guerres de Guienne p. 345 cité par Léo Drouyn dans Histoire de la Guienne militaire.

[32] Biron, Réginald. Précis de l’histoire religieuse des anciens diocèses de Bordeaux et Bazas. 1925

[33] Moulin de St.-Bars dont l’orthographe s’est déformée en St.-Bas ou St.-Bats puis Saint-Batz

[34] Lacaze, V. Bazas et son diocèse. 1863

[35] Dupin, Michel. Notice historique et statistique de La Réole suivie de détails historiques sur les diverses communes de l'arrondissement (...)  La Réole, 1839

[36] Le décret supprime la mense conventuelle de l’abbaye de Saint-Ferme et incorpore au Séminaire de Bazas tous les biens, droits, revenus, fruits, profits et émoluments affectés et appartenant aux dites places. Il établit un vicaire dans chaque paroisse de la juridiction dont un à Dieulivol. L’abbé de Saint-Ferme et ses successeurs seront tenus de lui verser l’honoraire prescrit par les ordonnances ; ils seront aussi tenus de verser une  somme annuelle de cent livres pour la Fabrique

[37] Cité dans : Petit-Lafitte, Aug. Notions de zoologie rurale avec des applications au département de la Gironde

[38] Impôt sur les récoltes prélevé par l’Eglise. Les grosses dîmes portent sur les revenus les plus importants : froment, seigle, orge, avoine et vin. La dîme est prélevée sur toutes les terres, quels que soient le rang ou la religion de leurs possesseurs.

[39] Le cens est la redevance annuelle due au seigneur direct, rente féodale par excellence, elle pèse sur un bien-fonds, la censive.

[40] Lods et ventes : droit de mutation perçu par le seigneur à l’occasion de la vente d’un bien-fonds roturier, tenu à cens envers lui. La quotité est variable mais elle représente le plus souvent le douzième du prix de vente

[41] Redevance soit en nature, soit en argent perçue par le seigneur dans certains lieux de passages, ponts, bacs, chemins, sur des personnes, sur du bétail ou sur des denrées circulant sur le territoire d’une seigneurie.

[42] Quatre boucheries existaient dans la juridiction de Saint-Ferme, toutes affermées, dont une à Dieulivol