Le souvenir de la première croisade


 

« Là on voyait Dieu-li-volt dont le nom nous ramène aux expéditions chevaleresques des croisés en Orient (…) »

Henry Ribadieu
Les châteaux de la Gironde : moeurs féodales, détails biographiques, traditions, légendes...
Bordeaux, 1855  

 

                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                              

Tous les auteurs qui se sont intéressés à l’histoire de la région s'accordent à dire que Dieulivol tire  son nom du souvenir de la première croisade (1095-1099). Dieulivol évoque, en effet, le cri de guerre lancé par les croisés partis à la reconquête des lieux saints :  Dieu le veut !  

M. Dupin écrivait ainsi en 1839 :  « Le nom de la commune prend son étymologie de l’ancien cri des croisés Diex li volt ! (Dieu le veut). On ne trouve plus que quelques ruines de l’ancien château du lieu(…) »  

En 1873, O. Gauban précisait :  « On remarque sur le bord d’un rocher à pic, les ruines d’un ancien château du XIIIème siècle. Il était entouré au nord et au nord-ouest d’un fossé profond. Le nom rappelle le cri des croisés (…) Ce fut sans doute le lieu où s’assemblèrent les croisés du pays soit en 1095 soit plus tard. »      

Plus près de nous, Dauzat et Rostaing, dans leur Dictionnaire étymologique des noms de lieux en France (1979), expliquent que Dieulivol vient de Dieu le veut.  Cette version est donc la plus communément retenue. Elle laissait néanmoins sceptique l’historien et archéologue Léo Drouyn qui estimait pour sa part peu probable « qu’une localité de Gascogne ait adopté une étymologie française à l’époque des Croisades.»

Le scepticisme de Léo Drouyn s’avérait tout à fait fondé dans la mesure ou le toponyme Dieulivol ne tire pas son origine de la langue française mais de l’ancien occitan. La devise « Dieu le veut » donne en  occitan Diou li vol. La première mention écrite qui est faite de la paroisse de Dioulivol date de 1274.[1]

Ernest Nègre dans sa Toponymie générale de la France donne une explication divergente. Dieulivol provient, selon lui, de l’occitan Dieus l’i vòl, Dieu l’y veut, « pour désigner une solide défense». Cette hypothèse peut se défendre dans la mesure où Dieulivol a été un lieu fortifié pendant le Moyen Age. Cependant la thèse la plus plausible est celle d’un toponyme évoquant  la croisade. La popularité de la première croisade fut telle qu’elle marqua des noms de lieux. Ainsi, on trouve en Gironde un lieu-dit Antioche près de Saint-Jean-de-Blaignac, dans le nord du Bazadais ou encore près de Castillon, le village de Sainte-Terre qui rappelle la Terre Sainte.

Le lieu où allait être fondée la paroisse de Dieulivol se trouvait à cette époque dans la vicomté de Bezeaumes.[2] Cette vicomté était apparue à la fin du Xe ou au début du XIe  siècle sur la rive droite de la Garonne à cheval sur les diocèses d’Agen et de Bazas.[3]

On  connaît mal quelle fut son étendue territoriale exacte. Elle ne devait cependant pas recouvrir l’intégralité de l’archidiaconé du même nom - Archidiaconatus Vesalmensis - l’un des cinq archidiaconés qui composaient le diocèse d’Agen, qui existait déjà au XIe siècle et persistait encore en 1317. Elle comprenait en revanche une grosse portion du Bazadais, située sur la rive droite de la Garonne, et comprise entre les diocèses de Bordeaux et d'Agen.  La possession de la seigneurie de Benauges ayant échu au vicomte de Bezaumes Bernard de Bouville, le territoire de la vicomté devait s'étirer des confins de la Benauges en allant de Cadillac vers Rauzan, Gensac, Sainte-Foy,  Duras[4], Marmande puis suivre le cours de la Garonne pour revenir vers Cadillac.

Le vicomte Bernard a commencé à régner sur la vicomté en 1086 ; il appartenait à la famille agenaise de Bouville (ou Beauville).[5]

Les membres de cette famille vont régner sur la contrée pendant de très nombreuses années et, alors même que la vicomté de Bezeaumes aura cessé d’exister, en 1274, c’est un descendant du dernier vicomte de Bezeaumes qui fera acte de reconnaissance devant le roi d’Angleterre pour la paroisse de Dieulivol. La famille des Bouville jouissait d’une certaine notoriété au début du XIe siècle  car deux de ses membres avaient occupé successivement le  siège épiscopal d’Agen : Arnaud de Bouville fut évêque de 1020 à 1049 et Bernard de Bouville, de 1049 à 1060.  C’est à partir du XIIe siècle que la famille se scinda en deux  branches, la branche aînée acquérant par mariage la vicomté de Bezeaumes et la seigneurie de Benauges.

 

Le 27 novembre 1095 le pape Urbain II lança lors du  concile de Clermont un appel qui marqua le début de la première croisade. Il exhorta les chrétiens à délivrer Jérusalem alors aux mains des musulmans, sous la domination des Turcs seldjoukides. A ceux qui partiraient, il promettait l’indulgence plénière, c’est à dire la rémission de tous leurs péchés. Cet appel ne concernait ni les femmes, ni les vieillards, ni les clercs. C’était un pèlerinage armé qui s’adressait prioritairement aux chevaliers. Dès la fin du mois d’avril 1096, le pape était venu à Bordeaux où il consacra la cathédrale Saint-André. Il poursuivit ensuite son voyage en Aquitaine et en Gascogne en traversant le diocèse de Bazas, ville dans laquelle il consacra la cathédrale Saint-Jean-Baptiste le 7 mai. Dans la région son appel fut surtout entendu par des seigneurs des environs de La Réole.

Carte des croisés en Bordelais et Bazadais

Avec l'aimable autorisation de Frédéric Boutoulle, carte extraite de : "De La Réole à Jérusalem. Les participants à la première croisade originaires du Bazadais et du Bordelais (1096-1099)" Hommes, villes, campagnes du Bazadais d'hier et d'aujourd'hui. Actes du huitième colloque l'Entre-deux-Mers et son identité, tenu à La Réole et Bazas, les 22 et 23 septembre 2001

Les chroniques de la première croisade citent certains seigneurs de notre région qui se sont croisés : Pierre, vicomte de Castillon et Amanieu de Loubens ou encore Guillaume Amanieu de Benauges, seigneur de Benauges et de Saint-Macaire. La seule chronique rédigée dans la région, la chronique de Bazas ou Titulus Vasatensium, indique que de nombreux nobles du Bazadais ont participé à la croisade. Cinq notices du cartulaire de La Réole présentent, en outre, des donations et des engagements passés par des croisés. D’autres notices de ce cartulaire évoquent Bertrand de Taillecavat ou Pierre Renaud de Génissac. A ces noms il faut vraisemblablement ajouter  celui de Bernard de Bouville,  le vicomte de Bezeaumes. Cité dans des actes des cartulaires de La Réole et de La Sauve-Majeure datés de 1086 et du début des années 1090, Bernard de Bouville semble néanmoins être revenu de la croisade car en 1103 il fut convoqué devant la cour de Gascogne par le duc d’Aquitaine Guillaume IX pour avoir levé indûment un impôt dans le bourg de La Réole.

Serait-ce le souvenir du départ des seigneurs de la région pour libérer la Terre Sainte qui aurait présidé à la fondation de la paroisse de Dieulivol ? Il ne peut s’agir là que de simples conjectures. De plus, l’ensemble de ces sources ne livre pas d’information sur les participants à la croisade dirigée par le prédicateur Pierre l’Ermite dont certains pouvaient aussi venir de la région. Or, la tradition orale a pendant longtemps cité la présence de Pierre l'Ermite à Dieulivol. Selon certains auteurs Pierre l'Ermite serait même à l'origine de la croisade car c'est lui qui se serait rendu auprès du pape Urbain II pour lui prêcher la délivrance des lieux saints. Alors que les chroniqueurs français font traditionnellement du pape le seul véritable initiateur de la première croisade, des historiens affirment que Pierre l'Ermite a pu prêcher avant même le concile de Clermont, en Italie, en Provence et en France méridionale, puis poursuivre cette prédication dans le nord de la France. Le souvenir (fondé ou non) du passage de Pierre l'Ermite à Dieulivol est resté pendant très longtemps ancré dans la mémoire des habitants. Quant à l'origine du nom de la paroisse, elle paraît bien être liée à la croisade malgré des tentatives d'explications divergentes.



[1] Billy, Pierre-Henri. « Toponymie de la vallée du Drot de l’Antiquité au Moyen Age ». La vallée du Drot : actes du premier colloque, Monflanquin, 19, 20 et 21 octobre 2001. Association mixte Vallée du Dropt, vallée des bastide, 2003

[2] On rencontre différentes formes en français et en latin pour désigner le pays de Bezeaumes. En français les formes les plus courantes sont : Bezeaumes, Bezaume, Bezaumes, Bézaume, Bézaumes, Bézalme, Bezalmes, Bezalme, Bézalmes, Vezalme, Vezalmes, Vézalme, Vézalmes, Vezaume, Vézaume.

[3] Au Xe siècle le premier vicomte de Bezeaumes, Arnaud, est cité dans un acte lors de la donation d’une vigne au prieuré de La Réole où il apparaît comme le protecteur du  monastère.

[4] En 1137, le prieur de La Réole adresse une supplique  à Louis VII, roi de France, par laquelle il se plaint des agissements de Guillaume-Amanieu , vicomte de Bezeaumes, qui persécute ses moines. Ce document nous apprend que le vicomte et son frère sont les fondateurs du château et de la ville de Duras : « [Ils] ont occupé et détruit la ville de Saint-Ayrard (villa Sancti-Airardi), où il y avait plus de trois cents maisons et ont forcé tous les habitants de s’établir au Château de Duras qu’ils ont bâti un peu plus loin. »

[5] Beauville (Lot-et-Garonne), autrefois lieu-dit  Bouville qui s’est ensuite déformé en Boville puis Beauville. L’origine vient du mot gascon « bou » qui signifie bœuf. Leurs armes sont d’ailleurs : « d’or à deux vaches de gueules ».